Ibrahim Maalouf : « Là ou je me sent bien c'est quand il n'y a pas de règles trop rigides »

Il y a des parcours exceptionnels qui ne peuvent laisser place qu’au respect. Enfant, Ibrahim Maalouf parcourait l’Europe et le moyen orient avec son père pour jouer de la musique sur scène. Plus tard, il intégrait le conservatoire de Paris, pour parfaire son style et son art. A l’instant, il est l’un des Jazzmen les plus connus, réputés, respectés. Parfois décrié par les puristes, Ibrahim Maalouf est un électron libre : libre de créer en réponse directe a ce qu’il aime et ce qu’il vit, à vécu. Loin des codes et des cadres, il lie sa musique a la pop, la chanson française, le hip hop. C’est un peu gênant pour certains, mais c’est terriblement séduisant pour nous : être l’un et l’autre à la fois, le jazzman et le rappeur, l’homme du conservatoire et celui du Zénith, être entre street culture et haute couture.

 

C’est un honneur pour nous, de pouvoir recueillir ses propos au sein de notre numéro zéro. Nous y parlons de son parcours, de l’importance de s’extraire d’un regard et d’un milieu trop encerclant, de l’amour pour les choses que l’on fait, et de la relation entre les jazzmen et le hip hop.

 

Comment avez vous débuté votre carrière musicale ?

 

C’est très long à expliquer, j’ai commencé dans une famille de musiciens, la musique a toujours été présente à la maison, que ce soit la musique arabe ou la musique classique, mais aussi la chanson et le rap et l’électro qui sont apparu progressivement. J’ai toujours baigné dans la musique, donc ma professionnalisation a commencée très jeune, j’avais 8 ou 9 ans et on faisait beaucoup de concerts au moyen orient, et Europe. Jusqu’à l’âge de 14 ans j’ai dû faire 400 concerts avec mon père, c’était très formateur. Après j’ai choisi de faire des études de musique classique supérieure, je me suis inscrit au conservatoire de Paris et j’ai passé le concours, j’ai été accepté, et j’ai suivi plusieurs longues années d’études de musique classique, et j’ai démarré une carrière de musicien classique soliste, c’est ce qu’on appelle les concours internationaux, c’est un peu l’équivalent des championnats du monde mais en musique classique, et c’est en gagnant des concours comme ça que j’ai commencé à me faire connaître dans le milieu. Et puis de fil en aiguille j’ai multiplié les expériences, je suis allé me balader dans plein de styles différent, à chaque fois qu’on m’invitait d’aller poser du son, et progressivement les choses se sont construites, jusqu’à ce que je rencontre une chanteuse qui s’appelle Lhasa de Sela , qui est un peu un déclencheur dans mes choix artistiques, de réussir à trouver un son qui me plaise et qui puisse devenir ma teinte personnelle.

 

Comment vous décrivez cette couleur et cette teinte personnelle aujourd’hui ?

 

Je n’arriverai pas trop à la décrire, j’ai trop le nez dedans pour avoir du recul, mais c’est inspiré de tout ce que j’écoute, donc il y a beaucoup de musique arabes, de classique, de jazz, de pop, de la musique des Balkans, musique indienne, le hip hop … Chaque album est très différent donc ce n’est pas très évident de décrire.

 

 

« Là ou je me sent bien c’est quand il n’y a pas de règles trop rigides, quand on a la possibilité de créer librement, sans avoir de codes ou de dogmes dans la manière d’évoluer. »

 

 

Quand on écoute tout votre parcours on comprend mieux pourquoi il y a cette manière différente de faire les choses par rapport à un musicien classique. Est ce que ça a été difficile de se détacher de tout ça ou est ce que ça a été super naturel ?

 

En fait je ne réfléchis même pas. Quand on crée il ne faut surtout pas réfléchir, il ne faut pas essayer de copier des choses qu’on aime, car sinon on perd la sincérité dans le propos. Moi je crée des choses et je ne réfléchis pas trop. Je laisse mon inspiration se faire naturellement et je crée, j’invente … C’est le seul truc que je sais a peu près faire, c’est ce que je faisais quand j’étais petit dans ma chambre, avec mes synthés, donc c’est ce que je continue à faire aujourd’hui, c’est devenu mon métier mais je le fais comme quand j’étais tout petit, je le fais sans trop me poser de question, et je prend toutes ces influences que j’aime, que je met les unes avec les autres, et qui crée cette musique qui ne ressemble à rien en fait, mais qui du coup me ressemble.

 

Le classique c’est un peu une famille difficilement abordable, vous êtes entourés par de nombreux artistes de tous horizons, est ce qu’un entourage plus classique ne permet pas de rester dans quelque chose de plus technique ?

 

Je pense qu’il n’y a pas de règles, chacun est relié en fonction de son éducation, de sa culture, de ses certitudes, de ses convictions, qu’elles soient sociales, politiques, religieuses, chacun évolue a sa façon. Moi je prêche pour ma paroisse mais je ne dis pas que c’est la meilleure manière de faire, là ou je me sent bien c’est quand il n’y a pas de règles trop rigides, quand on a la possibilité de créer librement, sans avoir de codes ou de dogmes dans la manière d’évoluer. J’ai toujours eu cette éducation avec cette ouverture sur le monde, et musicalement aussi. Il y a cette grosse part de culture à écrire, mais cette culture est au service de son évolution. Elle ne doit pas être là pour nous enfermer dans des codes. Quand tu apprends l’histoire ce n’est pas pour la revivre, tu l’apprends pour mieux gérer le futur, et quand tu apprends les maths ce n’est pas pour continuer à faire des tables de multiplication mais pour créer de nouvelles sciences. La musique c’est la même chose pour moi, c’est un langage qu’on doit acquérir en apprenant beaucoup de choses, pour que ça fasse parti de notre culture et qu’on ait dans les pâtes tout un langage, dans l’objectif de créer de nouveaux langages et un nouvel environnement sonore musical pour les générations qui viennent, et pour la notre, et c’est déjà pas mal !  C’est comme ça que j’ai toujours vu les choses et ça ne peut exister qu’avec la diversité de ce qu’offre le Monde. Si tu penses que tu peux évoluer en ne fréquentant que les gens qui font la même chose que toi, tu ne risque pas d’aller très loin.

 

 

« Si le Jazz n’est pas très populaire aux Etats Unis c’est parce que le rap l’a remplacé ! »

 

 

Le Jazz c’est un des fondement du hip hop, notamment sur la cote est des Etats Unis, à New York. Il y a eu des compilations qui sont géniales, par exemple les Jazzmattaz de Guru. Vous êtes l’un des seuls liens entre le Jazz et le Hip Hop en France, est ce que c’était important pour vous de rapprocher le jazz de cette culture ?

 

En fait je pense qu’il y en a plein ! Il y a plein de gens de Jazz qui adorent le Hip Hop, il y en a qui le montrent, des gens comme Eric Legnini avec qui je joue et qui font des liens entre le Jazz et le hip hop. Il y en a plein, aux Etats Unis tous ! Toutes les équipes de Kendrick Lamar sont des jazzmen … On ne fonctionne pas de la même manière en France en tout cas dans le lien qui peut exister entre le Jazz et le rap. Si le Jazz n’est pas très populaire aux Etats Unis c’est parce que le rap l’a remplacé ! La musique de la rue c’était le Jazz, et ca a évolué et c’est devenu le rap. En France c’est très différent, on à continuer à considérer que le Jazz est une musique a part entière et qu’elle n’évoluerait plus. Peu de gens ont vu le lien qu’il y avait entre Jazz et rap. Mais il y a beaucoup de musiciens qui non seulement voient le lien, et passent leur temps à ne faire qu’écouter du hip hop. Après, par contre, ils ne le manifestent pas forcément dans leurs albums, parce qu’ils ont peur de perdre leur public, etc … J’ai plein de fois eu des conversations avec des musiciens de Jazz ou je leur disait « mais pourquoi tu ne fais pas un album qui ressemble à ce que tu écoutes ? », et ils me disent « Mais tu imagines ? Je serai rejetté par le monde du jazz, j’ai un public qui m’écoute dans le jazz, ils ne vont pas comprendre ! », et je leur dit que ca n’a pas de sens, qu’ils jouent une musique qui ne ressemble pas a ce qu’ils écoutent et qui les fait vibrer. Donc je pense que beaucoup aiment le jazz et le montre, et il y en a beaucoup beaucoup plus qui ne montrent pas qu’ils aiment le hip hop. Mais ce n’est pas parce que moi je le montre que je suis le seul ou le meilleur là dedans, il y en a qui sont extraordinaires !

 

C’est encore cette histoire de « différence de posture » dont on parlait plus haut …

 

Oui, il y a une vraie peur. Une fois, je travaillais avec un chanteur très connu, un vieux de la vieille de la chanson française, et il me faisait écouter sa musique en me disant « alors qu’est ce que tu en penses ? » et je lui ait dit que c’était vachement bien, mais que c’était dommage qu’il utilise des sons aussi vieux, que c’était parfois un petit peu ringard. « Il y a plein de sons qui sont super modernes et qui ne changeront rien à la qualité de ta musique », et il m’a dit « Je ne peux pas faire autrement parce que mon public ne comprendra pas ». Et dans le Jazz c’est la même chose, il y a beaucoup de musiciens qui rêveraient de mettre de côté la partie swing, le côté « on part dans des délires d’impros complètement folles que personne ne comprend, et on aimerait bien faire juste du groove, ou des bons son de hip hop », mais ils n’osent pas forcément le faire. C’est un peu comme ce que dit Wynton Marsalis qui est le plus grand ponte du Jazz d’aujourd’hui, il est basé au Lincoln Jazz Center à New York, c’est celui qui fait du Jazz une musique classique à part entière : il dit qu’il n’a pas de respect pour le hip hop. C’est quand même symptomatique d’un style musical qui ne demande qu’à évoluer mais qui reste malgré tout bloqué dans certaines convictions et intolérances qui ressemble peut être aussi à la manière dont souvent les gens évoluent, en se renfermant un petit peu sur eux.

 

Dans la culture hip hop on retrouve aussi la notion de freestyle, c’est quelque chose de très important pour vous ce côté improvisation. C’est en cela que vous vous rapprochez le plus du hip hop ?

 

C’est sur qu’il y a un lien entre les deux. Ce n’est pas seulement le côté freestyle mais aussi la capacité à intégrer plein de choses puissante dans une couleur musicale. Pour moi le hip hop c’est la musique qui vivre le mieux en terme de longévité, parce qu’elle n’hésite pas à intégrer dans son style plein de couleurs, que ce soit des samples de musique classique, de jazz, indiens, etc … C’est une musique évolutive qui est en permanence prête à évoluer. Sur un BPM qui est souvent similaire, poser devient une espèce de transe, et cette transe là pour moi elle est magique ! Elle ressemble en effet beaucoup à ce que je défend dans ma musique, cette liberté de défendre tout ce qui nous ressemble.

 

Vous avez collaboré avec Oxmo, Sting, Amadou et Mariam, Disiz, Tryo, Vincent Delerm … Je cite ces noms parce qu’ils sont complètement différents les uns des autres. C’est rare qu’un artiste choisisse de travailler sur des palettes si différentes …

 

Vous savez je n’ai pas vraiment choisi en fait ! Ca serait prétentieux de dire « c’est moi qui ait décidé de faire tout ça », j’ai fais des rencontres que j’ai accepté avec plaisir parce qu’elles étaient importantes, qu’elles me faisaient grandir et m’ont appris plein de choses. J’avais le choix de dire « non j’ai pas envie » mais ça aurait été tellement stupide de ma part de ne pas prendre ce qui m’a été offert : découvrir des musiques, découvrir des artistes, et évoluer avec eux dans une couleur qui ne me ressemble pas, et essayer d’apprendre plein de choses. Ca aurait été stupide de ma part. Mais ce n’est pas moi qui ait choisi ! Ce sont des choses qui se sont proposées au fur et à mesure avec les années, des artistes qui m’écoutaient dans tel ou tel album, telle ou telle musique, qui me disaient « j’aimerai que tu vienne jouer avec moi », mais je ne me suis pas imposé à eux en tout cas.

 

 

Dans tout ce qu’on vient de dire aussi on voit qu’il y a un énorme besoin de travailler, qu’est ce qu’il y a derrière ce besoins ?

 

Je ne sais pas s’il se cache quoi que ce soit mais j’aime mon métier, j’ai la chance chance de faire un métier ou je m’exprime et j’ai des choses à dire et il se trouve que j’en ai plein, et plus on me donne la possibilité d’exprimer ces choses là et plus je les saisies. Et ça marche en ce moment, j’ai la chance d’avoir un public qui me suit, des gens qui écoutent mes albums et qui ont envie de me suivre dans mon chemin de vie, et ça donne des ailes, c’est trippant. Je sais que ça ne va pas durer toute la vie, il y a bien un moment où les gens vont m’oublier, donc tant que ce n’est pas le cas, je fais un max de choses. Il y a un moment où on passe le relai. Mais je suis encore en plein milieu de mon chemin alors je le vis à fond.

 

 

 

 

 

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