Inès Longévial : "Avec Instagram, l'art est accessible à tous."

Comment tout a commencé ?

Ça a commencé dans le ventre de ma mère. Elle était fan d’histoire de l’art et m’a tout de suite beaucoup parlé de ça, m’a montré des livres… Je ne me souviens même plus du moment où j’ai commencé à dessiner, je m’y suis mise très tôt. J’ai commencé à peindre avant mes 10 ans et après je n’ai plus arrêté. Ensuite, j’ai fait des études qui s’en rapprochaient, le cursus d’arts appliqués, un BTS édition publicité communication, et un diplôme supérieur d’arts appliqués. Je suis arrivée à Paris juste après.

C’est quoi, ta journée type ?

J’essaie de ne pas avoir de journée type, sinon ça m’ennuie très rapidement. Si tu fais tout le temps la même chose, tu n’as plus d’envie. Pour autant, j’essaie de me fixer des règles de travail, mais si j’ai envie d’aller au cinéma en plein après midi, je me l’autorise ! Mais je dessine tous les jours…

Il faut vivre d’autres choses pour recharger l’inspiration ?

C’est ça. Je crois que c’est Hemingway qui disait « J’ai appris à ne jamais tarir le puits de mon inspiration, à toujours m’arrêter quand il restait un peu d’eau au fond et à laisser sa source le remplir pendant la nuit. » En vrai, avec moi, ce puit se tarit toujours, et puis je suis là : « … »

Ça fait longtemps qu’on suit ton travail. On y voit beaucoup de portraits

Ce que je dis souvent, c’est que le sujet que je connais le mieux – même si c’est un peu Frida Kahlo qui l’a dit en premier – c’est moi. Les auto-portraits, c’est parce que j’aime bien décrire à travers moi ce que je pense comprendre de moi-même, de mes amis, de ma génération, de tout ce qui nous entoure. Donc je passe par le portrait pour décrire tout ça. J’aime bien tenter de cerner les gens, déceler leurs émotions, celles que je pense comprendre et celles que je ressens.

Tous ces followers, cette communauté, et forcément cette attente, c’est un problème pour toi ?

Je ne dirais pas que c’est un problème, c’est forcément plaisant. Pourtant il y a des moments où ça me saoule. Je ne parle pas de la réaction des gens qui est toujours très positive, j’ai d’ailleurs eu beaucoup de chance avec ça et j’en suis très heureuse. Mais, par exemple, tu pars une semaine en vacances et tu y penses forcément. Tu te dis qu’il faudrait que tu postes un dessin… Pour être honnête, oui, il y a ces moments où tu te dis que pour maintenir ta position, il faut faire des concessions. Mais c’est lié à l’autopromotion, c’est du travail et il ne faut pas le négliger.  Par contre quand tu n’es pas dans l’envie, les gens le voient. Tu ne peux pas tricher.

Si tu devais garder une chose de ton quotidien ?

Mon quotidien… Je ne peux pas passer ma journée sans regarder, ou écouter la télé. C’est ce que je fais tous les jours (rires). A un moment, je peignais beaucoup en regardant les films de M6, les téléfilms d’amour, de psychopathe ou histoire d’une vie, j’ai fait une petite overdose depuis mais, j’adorais ça. Comme quand on était petit, qu’on était malade, à la maison… et en fait pas vraiment malade.

 

Ton art et Instagram t’ont ouvert les portes du grand public et des marques. Tu fais de plus en plus de collaborations…

Justement, pas vraiment de plus en plus. Il y a des marques que j’adore, qui m’ont soutenues et que j’ai toujours aimé même avant de travailler avec des marques comme Nike. J’ai toujours porté des Nike, c’est la marque que j’apprécie le plus et qui m’a vraiment renvoyé l’ascenseur. J’espère pouvoir encore collaborer avec eux à l’avenir. Depuis septembre, – je compte mes années en années scolaires – j’ai commencé à choisir. Il y a beaucoup de propositions que j’ai dû décliner. Je tiens à ce qu’il y ait une histoire et à être sincère, pour que ces relations puissent perdurer. Je choisi vraiment. Ce qui compte c’est l’histoire que j’ai avec la marque, pour que tout soit cohérent.

Comment ça se passe lors de ces collaborations ? Je pense à celle avec Noir Noir, notamment.

Noir Noir m’a laissé totalement libre. Après le 13 novembre, je me suis mise à travailler sur les fleurs en référence à ce petit garçon qui pensaient que les fleurs étaient là pour nous protéger. C’est dès ce moment que j’ai commencé à faire des fleurs. Je ne voulais pas faire de dessin qui décrive ce qui s’était passé. Je trouvais que les fleurs étaient parfaites pour apaiser les gens. Ils ont beaucoup aimé ça et m’ont dit « fais ce que tu veux, avec des fleurs ».

Si tu te voyais, à 5 ans, quel conseil tu te donnerais ?

Ouh… je me dirais d’être plus posée, plus tranquille, même en apparence, d’être moins sous pression. Quand j’étais petite, mon père était comme ça, je me demandais pourquoi il avait des spasmes… (rires)

La peinture t’aide à te calmer ?

La peinture, j’en ai vraiment besoin. J’étais au Pérou pendant une semaine et, sans blague, j’avais les mains qui chauffaient. Ça me démange, j’ai vraiment envie de peindre très souvent. Bien sur, il y a des périodes où je n’y arrive pas, où je n’ai pas très envie, mais globalement ça m’apaise, et j’en ai besoin.

Tu peux nous parler de ton atelier ?

Je travaille chez moi, donc mon salon est aussi mon atelier. En ce moment, tout ça est remis en question. Tout allait à merveille depuis deux ans, je regardais mes petits téléfilms, j’avais mes rangements, j’y rangeais mes créations et c’était terminé. Mais maintenant, j’aimerais pouvoir mettre le bazar, mais c’est difficile puisque c’est aussi mon salon… Donc en ce moment je cherche de quoi m’étaler un peu.

Quelles sont les choses qui t’inspirent ? Les artistes qui t’ont menés jusqu’ici ? Tu parlais de Frida Kahlo en début d’entretien…

J’ai une très nette préférence pour Picasso, même si c’est cliché. Je suis allé voir l’exposition sur Olga, c’est ma période préférée, la période néo-classicisme, il faisait de grosses mains, de gros pieds… Il était génial. Il disait des choses incroyables : « Dans le passé, j’ai refusé d’exposer pendant des années. Je ne voulais même pas qu’on photographie mes toiles… » bon, ça, avec Instagram, ça je ne le ressens pas (rires) « …mais j’ai fini par comprendre qu’il fallait exposer, me montrer nu, cela demande du courage. Chaque tableau est une fiole de mon sang. » Bon, il était un peu… mais tu vois, il est très acharné. Et je me retrouve là-dedans.

 

 

Tu es perfectionniste comme lui  ?

Je pense que c’est un peu pénible d’être perfectionniste. Tu peux vite te perdre dans le « rien faire », et c’est moins bien que « faire à moitié ». Donc ça, c’est hyper dur. Beaucoup disent que ce n’est pas un vrai défaut, mais si, ça l’est.

Ton processus créatif ?

J’emmagasine beaucoup. C’est souvent lié à ce que je vis avec mes amis, à tous les ressentis « de l’instant » qui m’obsèdent. Si je suis en froid avec quelqu’un, je vais ressentir des choses qu’il faudra que je mette en image. Ça ne se voit pas toujours, mais ça part souvent d’un sentiment vis-à-vis d’une personne, de choses que je radote. Je fais presque de l’art thérapeutique, des choses que tout le monde ressent. J’aime bien parler de ça. Les gens peuvent se l’approprier.

Justement, il y a des retours de ton public qui t’ont marqué ?

Justement ! Je n’ai eu que du positif pendant très longtemps, et récemment, une fille m’a envoyé un message par rapport à un travail que j’avais fait et qui a été repris par Stance, une marque de chaussettes. Elle m’accusait d’avoir volé le travail d’un autre. Ca m’a tellement gonflé que je lui ai envoyé des preuves (rires). Mais sinon, je reçois toujours des messages de jeunes qui me disent que je les inspire, qui veulent que je les conseille… ça, c’est incroyable. Certains me disent « tous les matins, je regarde et ça me donne le sourire », du coup t’es là… « VRAIMENT ? ». Récemment, on m’a dit « You’re tip top in my eyes ». J’ai trouvé ça très mignon.

On parlait des modes d’Instagram dans une autre interview, notamment de celle de l’ultra sexualisation.

Oui, je pensais à celle-là. Il y a au moins trois instagrams auxquels je pense, où c’est toujours des scènes de sexe. Un des gars qui fait ça s’est énervé, accusant les autres de faire comme lui, alors que ça ne représente rien de nouveau…

C’est le cool facile.

C’est ça qui me vexe un peu, on ne peut pas réduire un mouvement ou une époque à un thème, pourtant c’est sûrement ce qui sera fait. Je pense juste que tu ne peux pas faire toute une vie là-dessus et croire que c’est une identité. Je n’ai pas envie qu’on réduise une époque à quelques scénettes de sexe. Je trouve ça dommage, parce qu’il n’y a vraiment pas que ça.

L’instantaneité du monde, d’Instagram, ce flux d’images et d’informations permanent, ça peut troubler la créativité ?

Ca m’énerve un peu de l’admettre parce que ce devrait être l’inverse, mais, je suis obligée de filtrer. Il y a des choses que j’apprécie, mais je me force à ne pas suivre des certains comptes pour ne pas être influencée. Il faut faire attention. Je pense qu’avant, les vieux artistes n’avaient pas besoin de filtrer, le temps modifiait leurs souvenirs. Maintenant, c’est des images fixées que tu as à portée de main tout le temps… j’ai peur que le fait de trop les regarder finisse par m’influencer.

 

Tu disais tout à l’heure que le système des galeries t’ennuyait. Tu comptes vivre sans, faire comme Booba ?

Ouais, j’aimerais trop ! (rires) Pour l’instant, c’est sûr. Mais on verra comment ça se passe, au fil des rencontres. J’en connais peut-être pas assez pour dire « rien n’est possible ». Mais je n’aime pas que tout soit contrôlé, ou que les gens normaux soient exclus. Avec Instagram, ces choses là n’arrivent pas, au moins, c’est accessible à tous. Quand tu es naturelle et sincère, tu n’aimes pas ce truc élitiste, qui sélectionne les gens. Le but d’une œuvre, c’est quand même de parler à tout le monde. Alors si tu commences à exclure certaines personnes…

Tu penses qu’il y a un avenir pour l’art qui se débrouille seul ?

J’espère ! Je pense que c’est l’avenir, clairement. Il y a toujours eu des renouveaux dans l’art après des prises de risques et des avancées, et j’espère que notre époque en fait partie. Mais je pense qu’en plus, le système des galeries est un peu en danger. Comme les gens ont accès à tout, qu’ils ont moins de temps libre, je ne sais pas ce qu’ils peuvent y trouver. Je ne vais pas exagérer à ce sujet, je n’ai peut-être tout simplement pas fait la bonne rencontre. Mais j’espère vraiment qu’il y a un avenir pour cet art-là. On verra bien.

 

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